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CLARA MALRAUX,  LA REBELLE

par le lieutenant-colonel Philippe BON, membre titulaire

Conférence du 6 mars 2023

 

 

         LES ANNEES DE JEUNESSE (1897-1915)

     Le 15 décembre 1982 disparaissait en Normandie, dans le village d’Andé, non loin de Louviers, celle qui s’était exclamée en 1968 : « C’est la fin de ma jeunesse », alors qu’elle avait soixante et onze ans !  Clara Malraux, la muse, la compagne, l’amie d’André Malraux rejoignait, après une vie d’amour intense et d’aventures auprès du grand écrivain, sa dernière demeure. Mais qui était-elle vraiment ?

   Clara Goldschmidt qui deviendra Clara Malraux par son mariage avec André Malraux est née à Paris dans le XVIe arrondissement le 22 octobre 1897 dans une bonne famille de la bourgeoisie juive originaire d’Allemagne et germanophone. Née sous la nationalité allemande elle devient française lorsque ses parents décident de s’enraciner en France et obtiennent la nationalité française en 1905.

   Le Père de Clara, Otto Goldschmidt, est un entrepreneur prospère dans le commerce en  gros du cuir. Il émigre en France en 1891 sans qu’on connaisse les raisons de son départ d’Allemagne. Il épouse une Allemande, Grete Heynemann, dont la famille a fait fortune dans le négoce de la pomme de terre. Les parents de Clara ne pratiquent pas de religion. Ils cachent même leurs racines juives pour faciliter l’intégration de Clara et de ses deux frères dans la société française. Eduquée dans une société fière des valeurs laïques de la Révolution mais qui reste majoritairement catholique au début du XXe siècle, Clara est inscrite dans une école catholique à Paris, Sainte-Clotilde, où elle est d’ailleurs la seule écolière juive. Dès ses 9 ans, Clara veut ressembler aux autres petites filles mais fait l’objet d’une certaine mise à l’écart voire même d’injures dans son école en raison de ses origines juives alors qu’elle ne comprend pas encore le sens du mot juive.

   Dans le premier volume de ses mémoires, Apprendre à vivre, elle évoque cette étape de sa vie et ses souffrances de se voir traiter différemment et même de se sentir marginalisée dans la mesure où elle se sent une Française comme les autres. Dans un entretien avec Jacques Chancel en 1977, elle avoue : « Je sentais très fortement que je ne ressemblais pas tout à fait aux autres ». Sa différence a certainement exercé une influence dans le développement de sa personnalité car l’approbation des autres devient une constante dans sa vie. Elle se définit en permanence par rapport au monde extérieur, faute d’avoir une conscience nette d’elle-même.

  Dès cette époque, Clara montre un tempérament rebelle et indépendant et un refus du conformisme qui sera une constante chez elle. Elle affiche en outre une forte volonté de se construire une personnalité singulière et différente en opposition au modèle des élèves de son école. Dans ses Mémoires elle écrit : « Ce qui m’étonnait le plus dans les filles, étaient leur soumission et leur acceptation des vérités qui leur étaient présentées ». Clara raconte qu’un jour d’hiver elle convainquit les élèves de son école, lasses de supporter le froid de faire grève pour obtenir des religieuses l’allumage du chauffage d’appoint.

        À partir de l’âge de treize ans, Clara présente en effet une personnalité complexe. Elle se sent incomprise et manifeste sa rébellion inavouée par des crises d’anorexie. Elle est en proie à de nombreux maux et au fond elle souffre d’une crise existentielle avant l’heure. Il est vrai que Clara doit faire face à beaucoup de contradictions. Allemande à Paris, l’allemand est d’ailleurs la langue parlée à la maison, mais française dans sa famille à Magdebourg-sur-L’Elbe. Elle n’a pas envie de choisir entre ses deux origines où vient se mêler plus tard la découverte de sa judaïté qui complique son paysage intérieur. Cette jeune fille ne parviendra jamais à relever le défi d’être soi. Malraux lui reprochera un jour ses contradictions car il aimait dans Clara la petite fille frêle à ses côtés. En l’épousant, Clara lui dira : « Je vous ai donné toutes les petites filles que j’ai été. »

  Toujours à l’adolescence, et peu après la mort de son père qui la laisse inconsolée, Clara présente de nouveaux signes cliniques, notamment des tics qui sont l’expression d’un manque de confiance en elle-même et le sentiment de ne pas être à la hauteur.

     En 1914, à la déclaration de la Grande Guerre, Clara n’a que dix- sept ans. Elle n’a donc pas vécu directement ce conflit. Pourtant, elle écrira dans ses Mémoires : « La guerre m’enlevait mon enfance, ma double sécurité mais en compensation elle me donnait le même passé qu’à ceux qui vivaient autour de moi ».  En communion avec le peuple français, elle prend conscience de l’appartenance à sa patrie : la France. Pourtant, comme la plupart des intellectuels de l’époque, elle qualifiera cette guerre de « Guerre imbécile qui plonge la société française dans un désarroi profond ». Elle prend aussi conscience de l’absurdité de cette guerre pour elle qui est à la fois allemande et française. Encore un paradoxe. Pourtant, Clara n’a connu cette guerre qu’à travers le témoignage de son frère aîné, André, qui connaîtra le feu dans l’infanterie puis dans l’aviation. Au travers de ses récits, Clara découvre que la guerre, contrairement à la présentation qu’en fait la presse, n’est qu’une expérience inhumaine et fratricide.

  La Grande Guerre est aussi pour Clara une source de déception. Elle pense, comme beaucoup d’intellectuels, que la guerre a mis fin à un modèle de société dirigé par les hommes et que les femmes vont s’affranchir de leur tutelle dans une société plus égalitaire. Elle écrit : « Depuis la guerre de 14-18, des changements importants s’ébauchaient dans la condition féminine et que ces demi-progrès auxquels consciemment ou inconsciemment chacune de nous avait contribué, celles qui viendraient après nous en bénéficieraient, j’en suis sûre. » Dès la fin de la guerre, Clara comprend vite qu’elle se trompe et que la condition de la femme n’a pas connu d’avancées significatives. Cette réalité ne fait qu’encourager son esprit rebelle et à partir de là, l’un des buts majeurs de sa révolte sera pendant toute sa vie la revendication des droits des femmes et leur émancipation. La loi n’est pas venue acter le rôle des femmes pendant la guerre et en 1920, le projet de droit de vote des femmes échoue. Il faudra attendre une autre guerre pour qu’en 1946, une nouvelle constitution garantisse à la femme des droits à peu près égaux à ceux des hommes.

       LA RENCONTRE ET LA VIE D’AMOUR ET D’AVENTURE AUX CÔTĖS D’ANDRĖ MALRAUX  (1920-1936)

            En 1920, c’est une jeune femme libre en rupture avec les règles de la bonne société de son temps qui décide de travailler pour obtenir son indépendance économique, seule condition pour elle pour exister vraiment. Elle entre comme journaliste à la revue Action, revue d’avant-garde qui se définit comme des cahiers de philosophie et d’art. Elle y rencontre des artistes et les poètes surréalistes Dada, Breton, Ėluard, Blaise Cendras, Max Jacob. Sa collaboration à la revue porte sur des traductions de poètes allemands dans la mesure où Clara maîtrise cette langue. Elle accomplit ainsi d’une certaine façon son rêve de toujours, écrire. Elle partage aussi sa passion littéraire avec des intellectuels et des artistes avec lesquels elle se sent vivre.

   Clara découvre aussi la révolution russe et ses grands bouleversements politiques. Elle n’a pas encore de conscience politique mais Alexandre Kerenski, président du gouvernement provisoire de Russie, représente pour elle une sorte de leader politique idéal et elle est très déçue de son échec au profit de Lénine dont le bolchevisme totalitaire n’est pas de nature à la convaincre. Elle restera ainsi toute sa vie, comme Malraux d’ailleurs, une révolutionnaire romantique et réformiste.

  La première rencontre de Clara avec André Malraux intervient en juin 1920 à l’occasion d’un dîner organisé par la revue Action à laquelle André Malraux collabore aussi. Ils se revoient et se découvrent les mêmes passions : la littérature et la poésie. Malraux n’est pas seulement critique littéraire, il est également éditeur chez le libraire Kra qui lui a confié la direction littéraire des éditions du Sagittaire.

  Quand Clara rencontre Malraux, c’est un dandy et un dilettante très érudit qu’elle découvre, qui porte une cape de velours noir, doublée de satin blanc. Clara tombe aussitôt amoureuse de cet érudit à la culture éclectique. Un ami de Clara lui dit : « Vous n’allez tout de même pas tomber amoureuse de ce garçon qui n’est qu’érudition. » Et pourtant cet érudit exerce sur elle un ascendant immédiat. Malraux a dix-neuf ans, elle en a vingt-quatre. Et c’est le début d’une aventure amoureuse où l’art et la littérature tiennent une place importante avec la passion des voyages. Deux mois après leur rencontre, André et Clara partent pour Florence et c’est au cours de ce voyage que Malraux lui propose de l’épouser. On a souvent dit que Malraux l’épousait pour son argent car il lui fallait beaucoup d’argent pour se consacrer aux livres, à l’art et aux voyages, mais il y avait aussi entre eux une relation forte intellectuelle et sentimentale. Curieusement, Malraux n’a jamais expliqué dans aucun de ses livres pourquoi il a aimé Clara. Après des fiançailles un peu forcées, puisque pour la famille de Clara, Malraux a déshonoré leur fille, il doit réparer. C’est ainsi que le 21 octobre 1921 Malraux épouse Clara civilement en dépit des convenances. Ils se promettent une grande indépendance et la possibilité de pouvoir divorcer à leur guise.

    La relation du couple est complexe. Clara exerce sur Malraux une domination sociale en raison des origines modestes de Malraux. Mais la domination de Clara s’exerce aussi à l’époque sur le plan intellectuel et culturel. Clara a déjà un cœur révolutionnaire mais elle porte des toilettes de prix du couturier Paul Poiret. Elle est intelligente et toute aussi cultivée que Malraux dont elle reconnaît la supériorité intellectuelle. Dès le début de la vie du couple va se créer un malaise en raison d’un rapport de force qui empêche le désir d’épanouissement de la personnalité de Clara.

  Le jeune couple se lie à l’intelligentsia parisienne. Il mène une existence légère et se met à voyager. En 1922, ils enchaînent les voyages : Bruges, Bruxelles, Anvers, Prague et Vienne, au gré de leur fantaisie, à la recherche d’émotions culturelles, toujours nouvelles dans une sorte de boulimie dans leur appétit de découvertes, animés aussi par leur passion du beau. Ils partent ensemble en Tunisie sur les pas d’Hamilcar et de Salammbô. Ils visitent la Sicile et la Grèce.                  Pourtant cette frénésie de voyages n’empêche pas les premiers états d’âme d’épouse de Clara qui ressent un certain malaise celui de ne pouvoir exister intellectuellement face à Malraux qui veut être le seul à exister dans le couple et pour qui la culture est une affaire d’hommes. Clara écrit : « Je l’écoute, je l’admire, je me tais. » Malraux considère le silence comme la qualité féminine la plus séduisante. Si Clara se résigne au début de leur mariage, au fil du temps, elle se rebellera, provoquant ainsi la rupture du couple. Devant la supériorité intellectuelle de son mari elle sent qu’elle régresse dans l’ombre de Malraux. Elle écrira plus tard : «Tandis que vous vous affirmiez de plus en plus, je m’effaçais de plus en plus. » À partir de là, Clara développe d’une certaine façon son insoumission frustrée de ne pouvoir exister.

    La vie de Malraux va prendre un autre tournant. À la suite de la découverte à l’initiative de Clara du musée Guimet à Paris, consacré aux arts asiatiques, Malraux se met à étudier les civilisations d’Asie. Il se passionne notamment pour le Cambodge et l’art khmer. Avec la découverte de l’existence de temples le long de la voie royale qui va des Dongresk à Angkor, Malraux conçoit un projet culturel et lucratif mais un peu fou pour trouver une solution à leurs problèmes d’argent qui consiste à partir à Angkor pour enlever des statues et des bas-reliefs du temple Khmer de Banteay Srei et les revendre en Amérique.

     En effet, en 1923, à la suite d’un mauvais placement de l’argent de Clara en bourse dans des valeurs mexicaines qui vont s’effondrer, le couple est ruiné. Si cette expédition lointaine répond au goût de l’aventure et du romanesque, elle n’en est pas moins des plus fumeuses avec des intentions moins nobles comme le désir de s’enrichir. L’avenir prouvera d’ailleurs l’inefficacité de cet épisode.  À l’occasion d’une interview parue dans Le Quotidien de Paris en 1982, interrogée sur les buts de ce voyage à savoir le gain ou l’aventure, Clara dira : « Les deux, le gain atteint à travers l’aventure ». Après de nombreuses péripéties marquées par la découverte des bas-reliefs, leur découpe, leur chargement sur un bateau, l’aventure se termine le 24 décembre 1923 à l’arrivée du bateau à Phnom Penh. Les Malraux sont arrêtés, placés en résidence surveillée et inculpés car accusés de pillage de ruines archéologiques. Clara est acquittée et, malade, elle se fait rapatrier sanitaire à Marseille.

  À son retour à Paris, Clara est sommée par sa famille de divorcer car l’affaire du couple connue à Paris a jeté l’opprobre sur la famille de Clara. André Malraux est condamné le 28 octobre 1924 à trois ans de prison ferme. Clara reste pourtant solidaire de son mari à tel point qu’elle entre en résistance contre sa famille. Elle mobilise les milieux littéraires et les intellectuels en vue de l’époque, François Mauriac, André Gide, André Breton, Louis Aragon, afin d’envisager la réhabilitation d’André Malraux. Clara obtient la parution dans Les Nouvelles Littéraires d’une pétition demandant la libération de son mari. À l’issue du dernier jugement prononcé à Saïgon, la peine d’André Malraux est réduite à un an et huit mois de prison avec sursis et, le 1er mars 1924, il rentre à Paris. Cette aventure lui inspirera d’ailleurs, son ouvrage La Voie Royale.

  En 1925, malgré le fiasco de la première aventure cambodgienne, le couple décide de repartir en Indochine en vue, cette fois, de mener un combat politique et militant pour lutter contre les injustices et les inégalités des populations locales. Dans ce but, Malraux fonde un journal à vocation populaire, L’Indochine, qui couvre ainsi le Laos, le Cambodge, le Tonkin et l’Annam. Malraux fait appel à son ami Paul Monin, avocat des opprimés en Indochine, pour rechercher des fonds nécessaires à la réalisation de leurs ambitions. Clara résume ironiquement leur amitié ainsi : « Leurs goûts du réel et de l’irréel étaient faits pour s’épouser. » L’Indochine sera un journal d’opposition, de contestation et de combat contre l’injustice et les inégalités dans cette colonie. De son côté, Clara en devient la rédactrice et s’éveille aux valeurs politiques. Elle se situe désormais dans le camp des faibles, des opprimés. Son combat sera la ligne directrice de son existence future.

  Dans cette aventure indochinoise, Clara en retire une prise de conscience de l’exclusion et des racismes qui la ramène à sa condition de juive.  Dès ce moment-là, L’Indochine reste sa référence culturelle et idéologique.  Pourtant, Clara souffre d’être condamnée à l’anonymat car bien qu’écrivant un certain nombre d’articles dans ce journal, son nom n’apparaît jamais. L’Indochine connaît de nombreuses vicissitudes liées à sa ligne politique. Le journal est même empêché de paraître par les autorités locales. Pourtant, le journal va renaître avec un nouveau titre L’Indochine enchaînée. En 1926, en proie à de nouvelles difficultés économiques, le journal est un échec et les Malraux quittent la colonie. Leur retour à Paris marque la fin d’une aventure mais aussi le commencement de la fin d’un amour que Clara croyait éternel.

  Malraux écrit. Il publie successivement La Tentation de l’Occident et Les Conquérants. Avec le succès rencontré par ses livres, Malraux se crée une légende d’aventurier et de héros révolutionnaire loin de la réalité. Clara devient alors une spectatrice critique de l’œuvre de son mari et s’éloigne de plus en plus de lui. Malraux reste imperturbable. Pour lui, les femmes n’existent pas.

  En 1928, année des Conquérants, André Malraux entre au comité de lecture de Gallimard, le graal des écrivains. Clara se cantonne dans des travaux de traduction. De la même façon, dans La Voie Royale, le récit édulcoré de son expérience indochinoise, Clara est gommée du roman. En effet, Malraux l’a faite disparaître de leur histoire. Le succès divise encore une fois le couple. Clara se cantonne dans un rôle de conseillère de Malraux qui prend toute la place dans la lumière du succès. Clara tient un journal qu’elle écrit en cachette et qu’elle appelle son Livre de comptes. Clara y écrit ses frustrations de ne pas pouvoir être l’écrivain qu’elle ambitionne d’être.

  De 1929 à 1931, alors que leur couple bat encore de l’aile, les Malraux voyagent et tentent de reformer leur duo d’autrefois. C’est d’abord la Russie où ils participent au congrès des écrivains tentés un moment par le communisme puis l’Iran, l’Afghanistan, l’Inde, la Corée et le Japon.  

  En 1932, Malraux rencontre Louise de Vilmorin dont il sera le pygmalion et l’amant. Il va l’aider à devenir écrivain après avoir détecté chez sa nouvelle amie des qualités littéraires. Pour Clara, c’est une nouvelle injustice du sort car Malraux, qui la déconsidère, confère peu à peu à Louise de Vilmorin un statut d’écrivain qu’il refuse à Clara.

  En mars 1933, à l’âge de trente-six ans, Clara met au monde son premier et unique enfant, sa fille Florence qui deviendra sa raison de vivre. Clara considèrera sa maternité comme « la plus riche de [s]es aventures humaines ». À la fin de sa vie, elle reconnaîtra aussi : « J’ai été une mère juive. » Pourtant sa nouvelle condition de mère ne va pas entraver ses engagements politiques dans une Europe où arrivent des nuages annonciateurs d’orages avec la prochaine prise du pouvoir d’Hitler en Allemagne.

  Mais 1933 est aussi l’année où Malraux reçoit le prix Goncourt pour La Condition Humaine. Clara n’est pas là, se trouvant en Palestine avec son nouvel amant car elle est blessée d’être maintenue dans l’ombre au fur et à mesure que le succès de Malraux grandit.

  L’avènement du nazisme en Allemagne marque une nouvelle prise de conscience politique de Clara. Le sentiment d’injustice sociale et le combat pour l’égalité vont se rejoindre pour constituer son idéal politique. Avec la persécution des juifs par Hitler, elle va mener un combat antifasciste. Elle écrira : « Le nazisme c’est mon enfance détruite. » Après un nouveau voyage en URSS en 1934, Malraux milite contre le fascisme. Clara de son côté, reste méfiante vis-à-vis des Soviétiques et déclare que le communisme ne l’a pas convaincue car elle émet des réserves sur les vertus de la politique soviétique.

     LA GUERRE d’ESPAGNE (1936)

  En 1935, Clara confie une nouvelle fois ses états d’âme à un ami : « Je suis un écrivain qui a le droit de ne pas écrire. »

   Elle est mariée depuis quinze ans et elle vit toujours dans l’ombre de Malraux alors qu’elle voudrait exister. Elle poursuit en cachette de Malraux la rédaction du journal de leur vie commune qui deviendra un certain Livre de comptes.

 Pourtant Malraux et Clara participent au congrès des écrivains en URSS. C’est la première tentation communiste et pacifiste dont ils reviendront d’ailleurs.

  En juillet 1936, éclate la guerre civile espagnole. Léon Blum qui craint une propagation du conflit décide une non-intervention officielle de la France mais il encourage en sous-main ceux qui veulent se porter au secours de la République espagnole. Malraux fait partie des tout premiers à rejoindre l’Espagne. Clara l’accompagne. Le couple partage en effet la même foi pour la cause de la liberté et de la démocratie et encourage la montée au pouvoir des fronts populaires français et espagnols. Clara veut aller en Espagne à la fois pour contribuer à la défense de la cause républicaine mais également pour tenter de sauver son mariage qui est de plus en plus menacé. En effet, les nombreux voyages que Clara a effectués avec Malraux ont toujours permis de ressouder leur couple. Toutefois, les différends entre eux ressurgissent dès que les deux époux retrouvent la vie quotidienne.  Clara écrira plus tard : « La guerre d’Espagne, je l’avais conçue pour nous deux comme un nouveau départ. Nous allions repartir et repartager ce qui fut notre pain essentiel, le danger. » Elle dira aussi : « L’occasion était belle de communier une fois encore dans l’espoir et l’action. » On est loin d’un véritable idéal politique.

  Même si Clara est persuadée que la cause pour laquelle ils s’engagent est perdue d’avance, elle aide Malraux à recruter des équipages et à acheter des avions car la grande faiblesse des Républicains se caractérise par le manque d’avions. Clara aide Malraux à mettre sur pied l’escadrille « Espana » dont Malraux devient tout naturellement le chef. Clara ne prend toutefois pas véritablement la mesure des réalités de la guerre d’Espagne et elle n’a pas de vision d’ensemble du conflit. Dans ce contexte, Clara critique à plusieurs reprises l’attitude de Malraux en Espagne, l’accusant entre autres de chercher à reproduire la figure archétypale du guerrier et des valeurs qui lui sont attachées : la force, la vaillance, l’orgueil, mais dans le seul but pour Malraux de construire son propre mythe. Pourtant, Malraux n’a pas triché en Espagne, il s’est battu et a reçu des Espagnols le titre de colonel en récompense de ses actions.

   Clara est également déçue de se voir exclure des actions de l’escadrille « Espana »«. Elle en veut aussi à Malraux qui ne lui accorde aucune importance alors qu’elle est pleine de projets et d’ambitions qu’elle ne peut réaliser. En outre, des dissensions politiques interviennent de plus en plus dans le couple à tel point qu’en septembre 1936 Clara décide de rentrer définitivement à Paris. Entre temps, elle a découvert qu’au cours d’un voyage aux Ėtats-Unis pour y récolter de l’argent, Malraux était accompagné d’une nouvelle femme, Josette Clotis, avec laquelle il vit déjà une liaison qu’il cache à Clara. Pour Clara, la guerre d’Espagne est une défaite politique devant Hitler et Mussolini, mais c’est aussi une défaite personnelle qui marque la fin définitive de son amour pour Malraux. C’est aussi la fin d’une époque marquée par la présence d’André Malraux et le début d’une nouvelle période qui s’étend jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale et qui sera pour elle un chemin parsemé d’épreuves. Le couple se sépare. Clara, séparée désormais de son mari, va tenter de construire sa propre existence et de conquérir sa liberté.

      LE TOURNANT DE LA GUERRE ET LES DEBUTS EN LITTERATURE (1939-1945)

 

   La première épreuve qu’elle doit surmonter est la solitude et le vide laissés par l’absence de Malraux. Elle disait souvent à Malraux : « Si vous me privez de vous, je mourrais. » Elle est non seulement abandonnée, mais elle est torturée par la jalousie lorsqu’elle apprend que Malraux vit maintenant avec Josette Clotis. Elle fait alors une tentative de suicide. La séparation définitive qui intervient en 1939 la laisse amputée d’une partie d’elle-même et la plonge dans un profond désarroi.

  Clara qui doute toujours d’elle-même comme écrivain décide pour combler le vide de publier Le livre de comptes, livre autobiographique à la fois lettre d’amour mais aussi règlement de comptes. Malraux lit le livre et à la fin de la lecture, il le jette à l’autre bout de la pièce.

  La guerre de 1940-1945 offre alors à Clara l’opportunité de prendre sa vie en mains et de se créer une existence au sens sartrien du terme. En effet, l’occupation oblige Clara à quitter Paris et à chercher refuge dans le Midi en raison de sa condition de juive. Sans argent, à la limite de la misère, Clara  entame un long pèlerinage à travers de nombreux villages de la zone libre. Pour mettre sa fille Florence à l’abri, dès la déclaration de la guerre, Clara lui trouve une famille d’accueil dans un village du Lot, à Sabadel-Lauzès, à une trentaine de kilomètres de Cahors chez un couple d’instituteurs. Puis Clara quitte Paris pour se mettre à l’abri d’abord dans le Lot, dans le hameau de Puech del Luch, dans une maison sans confort, puis elle se rend chez des amis à Toulouse dans une annexe peu confortable d’une pension de famille de la ville et enfin dans une cave. Elle découvre la pauvreté tout en donnant des cours d’allemand à des élèves pour subsister. Pourtant, Clara reconstitue à Toulouse une micro-société qui réunit des intellectuels. Elle y rencontre notamment Edgar Nahoum, étudiant en histoire et en droit, qui deviendra sociologue et philosophe sous le nom d’Edgar Morin, futur concepteur de la "pensée complexe" et défenseur de la conscience "planétaire". Cette petite société partage la même volonté de résister à l’occupant et le refus de la collaboration.

  La promulgation en octobre 1940 par le gouvernement de Vichy du statut des juifs accroit sa vulnérabilité. Les décisions du gouvernement de Vichy la conduisent à une véritable prise de conscience de sa réalité de juive, ce qui la conduit à s’accepter comme telle et qui la pousse ensuite à combattre activement l’occupation et l’anti-sémitisme nazi. En effet, avant l’occupation, Clara ne s’était jamais sentie autant identifiée au judaïsme. Ses origines juives étaient jusqu’alors une anecdote d’ethnie familiale qui avait quand même eu des répercussions sur sa vie sociale.

 Et comme elle tient à protéger Florence, sa fille, Clara décide de la faire baptiser en 1941 grâce à l’appui de Monseigneur Jules Saliège, recteur de l’université catholique de Toulouse qui lui trouve un prêtre conciliant pour célébrer le baptême. Après sa première communion, Florence sera confirmée en 1943 par Monseigneur Théas, évêque de Montauban. En mai 1942, les Allemands imposent aux juifs de porter l’étoile jaune. Pour se conformer à l’ordonnance émise en juin 1942 par le gouvernement de Vichy qui impose aussi aux juifs d’aller se déclarer comme tels à la mairie la plus proche de leur domicile, Clara renonce à aller se déclarer comme juive.  Cet acte de désobéissance la conduit à entrer dans l’illégalité.

LA RESISTANCE (1941-1945)

 

 Pour prouver son courage, Clara choisit donc l’action sous la forme de la révolte. Elle rejoint la Résistance en 1941. Elle commence à collaborer avec les Forces Françaises Libres puis elle rejoint un réseau qui prendra par la suite le nom de Mouvement de Résistance des Prisonniers de Guerre et des Déportés (MRPGD) dont un des responsables est Michel Cailliau, neveu du général De Gaulle. Toutefois, ses contributions à ce mouvement clandestin sont modestes. Elle dira d’ailleurs très modestement « Cette Résistance je n’en ai pas été une héroïne, je me suis contentée d’accomplir un petit boulot, d’allure quotidienne. » Et pourtant son action dans la Résistance est attestée par une proposition de Michel Cailliau pour la médaille de la Résistance. Il lui délivre un certificat : « Je soussigné, commandant Michel Caillau, dit Charrette,  certifie que Madame Clara Malraux a fait partie du MRPGD depuis le mois de  juin 1942 mouvement que je dirigeai de mars 1942 à mars 1944. Clara Malraux fut une excellente militante de la Résistance. Elle fit preuve du plus grand courage alors qu’elle était recherchée par la police allemande. »

      Au-delà de cet activisme, la guerre et la Résistance offrent à Clara un cadre qui lui permet de prendre sa vie en mains et de se créer enfin sa propre existence. La Résistance s’inscrit d’abord comme une certaine forme de révolte. Au début, la révolte est pour elle une façon d’oublier ses problèmes, sa solitude et son désarroi. Mais peu à peu, la révolte devient le moteur qui donne un sens à sa vie. Dans cette démarche, Clara rejoint Albert Camus qui développe en 1951 sa conception de la révolte dans son essai L’homme révolté. Pour les deux écrivains, le refus et la révolte deviennent un acte d’affirmation de soi et une façon de lutter contre la nature absurde de l’existence.

      Dans la communauté des résistants, Clara rencontre un nouvel amour en la personne de Gérard Krazat, un Allemand antifasciste et communiste. Clara s’engage avec lui dans la Résistance dans les environs de Toulouse où Krazat habite avec un ami à Pechbonnieu.

  En 1943, l’occupation se durcit en France. Devant le renforcement des actions de la Milice et de la Gestapo à Toulouse, Clara et sa fille Florence quittent Toulouse pour Montauban. Elles s’installent à la « Villa des Paquerettes », située près de la clinique Boyé, où elles sont accueillies par une amie, Madeleine Lagrange, femme de Léo Lagrange, sous-secrétaire aux sports dans le gouvernement du Front populaire, en 1936.

  En 1944, le réseau de résistants auquel appartient Clara est décapité. Son compagnon, Jean Krazat est arrêté à Paris et transféré à Lyon où il est fusillé par les Allemands dans la cour du Fort de Montluc. Clara quitte alors Montauban pour Toulouse puis elle reprend un chemin d’errance avec sa fille en passant par Saint- Gaudens, Lannemezan, Tarbes, Pau et Paris.

  Au fond, la guerre de 1939-1945 et la période de la Résistance offrent à Clara l’opportunité de prendre sa vie en mains et de se créer une existence. La guerre est aussi l’occasion pour Clara de connaître une seconde naissance dans la mesure où elle est forcée par les circonstances d’assumer son identité juive. En effet, issue d’une famille qui cultivait des valeurs laïques et qui s’efforçait d’oublier sa judéité, Clara n’a jamais réfléchi vraiment à la question de ses origines avant la guerre. Cette reconnaissance de ses origines, sans partager pourtant la foi de ses ancêtres, est essentielle pour elle.

 La guerre donne aussi l’occasion à Clara de réfléchir sur l’importance de la foi. Elle consacrera d’ailleurs quelques pages dans ses Mémoires à la description d’une messe de Noël à laquelle elle a assisté en 1943 avec sa fille et Jean Krazat dans la cathédrale de Montauban pour cacher ses origines juives. Elle dira  « qu’elle s’est sentie un moment transportée et soulagée par les espérances de paix que donnent le christianisme ». Après la guerre, elle trouvera d’une façon définitive l’objet de sa foi dans un idéal de justice sociale abstrait et insaisissable dont elle essaie de se rapprocher par la révolte.

  Parallèlement à ses activités dans la Résistance et plus particulièrement après sa rupture avec André Malraux, qui la plonge dans le désespoir mais qui a sur elle un pouvoir libérateur, Clara se lance dans l’écriture. Entre 1940 et 1942, elle rédige dans des conditions précaires, d’abord à Puech del Luch, puis à Toulouse, son premier roman Le portrait de Grisélidis, un roman autobiographique dont les grands thèmes de ce conte merveilleux sont la soumission et la tyrannie dans l’amour. Dans ce roman, Clara revendique notamment les droits des femmes et peint un tableau de la société de l’époque sur la situation des femmes. De 1942 à 1944, Clara publie également des articles dans la revue Confluences. Ses analyses littéraires portent souvent sur le droit des femmes.

       L’ENGAGEMENT LITTERAIRE ET POLITIQUE (1945-1968)

  Mûrie par les épreuves de la guerre et par la souffrance, Clara ose enfin exprimer ce qu’elle pense. Sa victoire, dit-elle, c’est enfin la reconquête d’elle-même qu’elle qualifie comme étant « une victoire de l’effort quotidien sur l’héroïsme vain ». Elle dit : « Je possède désormais un passé personnel, un passé qui ne se transforme plus au gré d’un autre. » C’est la volonté d’exister comme femme qui pousse Clara vers les mots.

  Elle débute donc dans la littérature par l’écriture de trois romans inspirés par la guerre et qui racontent sa propre histoire. Son premier roman, Le portrait de Grisélédis, écrit en 1942, est une sorte de naissance en tant qu’écrivain. Son second roman publié en 1947,  La maison ne fait pas crédit, est un recueil de neuf nouvelles inédites tirées de ses expériences vécues pendant l’occupation. Son troisième ouvrage, Par de longs chemins, publié en 1953 reprend le thème des voyages exotiques effectués avec Malraux en Perse, en Afghanistan et en Asie. Ce roman est aussi le récit de son désamour avec Malraux. Enfin, la publication en 1958 d’un nouveau roman, La lutte inégale, clôt le chapitre des récits de sa vie intime et amoureuse avec Malraux sous une certaine forme de règlement de ses comptes avec Malraux à tel point que Clara a du mal à trouver des éditeurs car, entre temps, Malraux est devenu un héros auréolé de la Résistance et qui a séduit le général De Gaulle.

 En 1947, elle divorce aux torts de Malraux, mais elle peut conserver le nom de Malraux. Après son divorce, Clara épouse, à cinquante ans, l’écrivain Jean Duvignaud, de vingt-cinq ans son cadet qu’elle a connu à la fin des années quarante. Après son divorce, Malraux confie à une amie en parlant de Clara : « Le nom de Malraux qu’elle a gardé, elle ne l’a pas volé. »

  Durant cette période et malgré ses travaux d’écriture, Clara rencontre des difficultés financières. Ses romans ne se vendent pas très bien et, pour subsister, elle doit collaborer à différentes revues plutôt proches de la gauche communiste : Les Ėtoiles, La Tribune des Nations.

  En 1958, Clara entreprend son premier voyage en Israël. Neuf autres déplacements dans ce pays vont se suivre dont le dernier en 1981. Clara y retrouve ses racines juives que sa famille avait tenté d’occulter. Si elle manifeste une complicité de cœur avec ce pays, elle décide pourtant de ne pas s’y installer et en aucune façon elle ne milite pour le judaïsme. C’est peut-être encore la recherche d’une cause à défendre susceptible de donner un sens à sa vie.

  À soixante ans, Clara entreprend d’écrire ses Mémoires. Ce travail d’écriture s’étale sur six volumes qui vont l’occuper pendant près de vingt ans. Le premier volume paru en 196, Apprendre à vivre, est consacré à son enfance. Elle revient sur le sentiment douloureux de ne pas être conforme à son destin. Elle écrit : « Au plus loin que je me souvienne, j’ai toujours été une révoltée. » Le deuxième volume, Nos vingt ans, raconte ses premières années avec Malraux où elle décrit son amour pour le grand homme. Le volume suivant, Les combats et les jeux, met en scène leur jeunesse de journalistes militants. Voici que vient l’été est un livre beaucoup plus politique qui évoque notamment les déchirements entre les communistes et les trotskistes. La fin et le commencement décrit la fin de l’amour de Clara pour Malraux et la rupture du couple. Le dernier volume, Et pourtant j’étais libre, évoque son action dans la Résistance, sa nouvelle vie sans Malraux et sa liberté retrouvée. Clara choisit de donner à l’ensemble de ses six volumes un titre qui les relie Le Bruit de nos pas.

   À partir de la publication entre 1963 et 1979 du Bruit de nos pas, Clara devient célèbre comme écrivain. Si ses Mémoires sont consacrées en grande partie à sa relation avec André Malraux et à ses activités après sa séparation avec le grand écrivain, ils retracent aussi un pan de l’histoire contemporaine et des événements auxquels elle a été mêlée et dont elle a été un témoin privilégié. Par une étrange coïncidence, à la même époque, Malraux écrit ses Antimémoires dans lesquels il contourne paradoxalement l’obstacle de l’autobiographie car Malraux, contrairement à Clara, tient son passé à distance.

  En 1960, lorsque sa fille, Florence, signe « Le manifeste des 121 » rédigé par des intellectuels favorables à l’insoumission des appelés en Algérie, Clara refuse de le signer dans un premier temps. Mais elle milite pour la décolonisation de l’Algérie. Elle rejoint cependant les signataires un peu plus tard car elle est contre l’injustice et elle se situe du côté de ceux qui souffrent, les pauvres, les humiliés, les parias. Elle est à gauche politiquement sans pour autant être communiste. Elle continue de lutter pour les causes de la justice sociale et de la liberté.

  En 1967, lors de la déclaration du conflit israélo-arabe, Clara signe l’appel à la paix dans le journal Le Monde et elle s’engage en faveur du dialogue. En 1968, elle milite aux côtés des étudiants de Nanterre et participe à des manifestations malgré ses soixante et onze ans. Elle prouve encore que la révolte est devenue le but principal de sa vie. Elle n’y renoncera qu’au moment de sa mort.

  En 1973, paraît la première grande biographie de Malraux, écrite par Jean Lacouture, dans laquelle il rend hommage à Clara et souligne son rôle historique auprès de Malraux. Pour Clara, c’est une immense satisfaction.

  Désormais, Clara va voyager en Grèce, en Tunisie, jamais rassasiée de nouveaux visages ni de nouveaux amis. Elle aborde ainsi son troisième âge. Elle écrit : « Je me dis que je suis très vieille mais je suis encore dans la vie. » Sa relation avec André Malraux n’est pourtant pas terminée. En 1976, l’écrivain disparaît des suites d’un cancer. Clara n’assiste pas à l’enterrement à Verrières ni à la cérémonie officielle au Louvre. Elle dit : « Cela aurait été impensable. » Mais à l’annonce de sa mort Clara a beaucoup pleuré. En guise d’adieux, Malraux lui lègue par testament la moitié des droits d’auteur sur tous les livres écrits pendant leur vie commune : La tentation de l’OccidentL’EspoirLa Condition humaine. Ce testament lui apporte à la fois le baume de la consolation mais également des revenus qui vont lui permettre de vivre plus décemment. Malraux qui a refusé de prononcer son nom pendant trente ans écrit une dernière fois à Clara avant de mourir. C’est la preuve pour elle qu’il ne l’avait pas oubliée.

  La vieillesse avançant, dans les années quatre-vingt, Clara se recentre sur un cercle d’amis fidèles Elle s’installe à Paris, rue de l’Université, près de sa fille Florence, car l’héritage de Malraux lui a permis d’acheter un appartement. Elle achète également près de Mantes, en bordure de rivière, une maison dans le village de Vers, très modeste et inconfortable.

  Clara prend alors des habitudes au « Moulin d’Andé » une vieille demeure normande dans l’Eure, chez une de ses amies, Suzanne Lipinska, qui accueille dans cette maison, des artistes, des écrivains et des musiciens. Le 15 décembre 1982, dans ce moulin, Clara prend le thé avec ses amis. Se sentant fatiguée, elle se retire dans sa chambre pour se reposer. Elle s’y endort pour toujours en tenant dans ses mains, le livre des Confessions de Jean-Jacques Rousseau.

  Elle est enterrée au cimetière Montparnasse, dans la tombe familiale, auprès de ses parents. Le grand rabbin Kaplan qui préside la cérémonie lit le kaddish. Ses obsèques attirent un cercle intime dont des figures célèbres de l’intelligentsia de gauche, notamment Régis Debré. François Mitterrand, qui a appartenu à son réseau de Résistance, est présent.

ÀMontauban, le souvenir de Clara Malraux est encore présent grâce à l’action mémorielle de Robert Badinier, administrateur des Amitiés Internationales André Malraux et délégué général de Mémoires et Espoirs de la Résistance, et au parrainage de la Société des membres de la Légion d’Honneur. La ville a en effet accueilli dans les années 1942-1943 Clara et sa fille Florence. Deux  plaques du souvenir, apposées en 2022, rappellent ces années d’occupation, une au Lycée Michelet dédiée à Florence, ancienne élève du Lycée Michelet en 1943, et une sur le parking de la clinique Boyé proche de la « Villa des Pâquerettes » où elles séjournèrent. Un espace nouvellement nommé « Espace Clara et Florence Malraux » est inauguré en présence d’Alain Malraux, fils adoptif d’André Malraux.

Bibliographie

  • Dominique Bona (de l’Académie Française), Clara Malraux, Grasset 2010
  • Alain Malraux, Aux passages des grelots, Larousse 2020
  • Clara Malraux, Et pourtant j’étais libre, édit. Les Cahiers Rouges, Grasset
  • Laurent Robène, La chambre de derrière Pechbonnieu 1940-1944, édit. L’Harmattan
  • Clara Malraux, L’aventureuse de Claude-Catherine Kiejman, Littérature française
  • Pierre Coureux (fondateur des Amitiés Internationales André Malraux), Notes
  • Cristina Solé-Castells (Université de Lleida, Espagne), vice-présidente des Amitiés internationales André Malraux, rédactrice en chef de la revue Présence d’André Malraux), Notes
  • Cristina Solé-Castells, « Clara Malraux, femme et juive : mémoires d’un combat contre la discrimination »
  • Cristina Solé-Castells, « Clara Malraux et la société de son temps »
  • Cristina Solé-Castells, « L’écriture de la guerre dans les mémoires de Clara Malraux »

Documents

  • Archives et photos (avec l’aimable complicité de Stanislas Lipinski, président du centre artistique et culturel du Moulin d’Andé, 27430 Andé)
  • Acte de décès de Clara Malraux (avec l’aimable complicité de l’ami Jean-Marc Moglia, maire d’Andé, 27430)